Introduction

On peut encore dire, toutefois sans trop d’optimisme, que l’ULiège est financièrement en bonne santé. Nous avons pu financer jusque-là notre plan stratégique avec des budgets en relatif équilibre. Nous n’avons aucune dette, et notre réserve de trésorerie est raisonnable.

Mais cet équilibre fragile constitue aujourd’hui un état limite, conséquence du dé-financement des universités et du principe pernicieux de l’enveloppe fermée, dénoncés par le conseil des rectrices et des recteurs (CRef). Il n’a été maintenu que grâce à une part de financements complémentaires mais non pérennes, et au prix d’un sous-entretien du patrimoine ainsi que d’une pression de plus en plus forte sur tous les membres du personnel, qui affecte clairement aujourd’hui les conditions d’enseignement et de recherche.

Sur la période 2006 à 2021, les budgets de l’Universités et des hautes écoles (SHU) ont progressés au même rythme (+30% U et +31% SHU) alors que la population étudiante de l’Université enregistrait une croissance 3 fois plus importante que celle du SHU. En conséquence, les dépenses par étudiant.e, à prix constants, de ces deux types d’enseignement supérieur ont enregistré des évolutions très divergentes : – 24,3% U et -10% SHU.

Les projections à moyen terme montrent que la situation est critique. Pour l’ULiège l’ensemble des mesures prévues par les projets de loi/décrets en cours d’élaboration pourrait conduire à une perte de plus de 20 M€ / an, soit environ 7% des subsides publics annuels et 5% du budget global. Pour mémoire, 5% c’est l’ordre de grandeur de la baisse de PIB subie par les pays européens lors de la première année de la crise de la COVID19 !

D’autre part, s’ajoutent à cette menace financière, des menaces politiques sur le rôle et l’autonomie des universités : Bruxelles n’est pas Washington, mais quand nous entendons certains de nos responsables politiques contester la valorisation des sciences sociales ou le financement des sciences du climat, traiter les universitaires « d’intellectuels autoproclamés », nous ne pouvons pas éviter un frisson d’inquiétude. On le sait, les vents soufflent de l’Ouest, et les cyclones américains terminent souvent leur course chez nous.

Face à ces perspectives, nous considérons que nous devons prendre nos responsabilités et ne pas « attendre la chute pour commencer à tricoter le parachute »1.

Notre programme contient donc un certain nombre d’actions et de mesures visant à organiser une résistance tant économique que « politique ».

  • Nous continuerons à nous battre, avec le CRef, contre les mesures de dé-financement et le principe de l’enveloppe fermée dont la conséquence est qu’une Université ne voit son financement augmenter que si la croissance de son nombre d’étudiant·es est supérieure à la croissance moyenne ; pour celles qui sont sous la moyenne, plus d’étudiant·es se traduit par moins de moyens.
  • Nous poursuivrons nos efforts de recherche de financements complémentaires via les projets européens, les coopérations industrielles, les fonds d’investissement, les fondations, le soutien de nos alumni.
  • Nous poursuivrons et augmenterons nos actions en faveur de la transition sociale et environnementale en matière de recherche, d’enseignement, de diffusion des connaissances, et d’application pratique à nos campus.
  • Nous nous battrons pour maintenir et renforcer l’autonomie des universités, la liberté académique, une culture de l’éveil et de l’esprit critique. Nous défendrons le droit à la critique et une autonomie de la recherche, et à la manifestation pacifique d’une opposition et d’un débat contradictoire: nous ne laisserons pas tuer la liberté d’expression au nom de la liberté d’expression.
  • Nous prendrons la défense sous des formes diverses des droits humains au sein de notre société et de l’ULiège elle-même (droits des LGBT, politique Équité Diversité Inclusion, accueil d’étudiant·es et enseignants chercheurs réfugiés…).

Mais nous devons aussi et surtout forger l’université du futur. Le monde change, de plus en plus vite et profondément, selon ce que des chercheurs ont nommé « la grande accélération »2.

Le changement climatique inexorable, la perte de la diversité du vivant, le défi énergétique, la digitalisation galopante et maintenant la « ruée vers l’or » de l’IA, l’explosion des inégalités, le vieillissement des populations, la montée de la polarisation et le danger pour la démocratie, mais également les progrès spectaculaires de certaines technologies, de la médecine, de la génétique et des sciences du vivant, de l’astrophysique et de l’astrobiologie, de la science en général, tout cela change profondément nos sociétés, les façons de « faire société », les modes de connexion entre citoyens, les ressorts du pouvoir, la nature et le rôle des compétences, ainsi que le rapport à la connaissance. L’accélération technologique génère une « illusion techno-solutionniste » et échappe en grande partie à la délibération démocratique. Et cela change le rôle des universités, dans la production, la transmission et la diffusion des connaissances, mais aussi dans la maîtrise de leur usage.

Nous devons donc repenser, réinventer notre raison d’être et notre manière d’être ! Les orientations que nous prendrons dans les quatre prochaines années vont préfigurer l’ULiège du futur. C’est en tout cas ce que nous croyons, et ce programme voudrait en conséquence poser les fondations de cette réinvention, autour des objectifs suivants (et de projets pilotes associés) :

  • Développer et diffuser du savoir et des méthodes adaptées à la compréhension et la maîtrise d’un monde de plus en plus complexe, instable, imprévisible, submergé d’informations, et dominé par des technologies numériques de plus en plus autonomes et opaques, de plus en plus « virtuellement » et instantanément connecté, surveillé par des réseaux de capteurs et des données de masse, et de plus en plus façonné par l’IA.
  • Consolider les engagements pris et prendre un leadership sur certains leviers concernant la durabilité et les transitions (ex. Laboratoire des transitions, « One Health »), l’éthique, la définition d’un « nouveau contrat social » pour l’éducation (Unesco, 2021) qui prône une approche basée sur les droits humains, la coopération mondiale, la solidarité et l’éducation comme bien commun. Accélérer la dissipation des frontières disciplinaires liées aux grands défis environnementaux et technologiques : inter- et trans-disciplinarité, coopération entre sciences humaines & sociales et sciences dites « dures ».
  • Repenser le « modèle d’utilité » actuel de l’enseignement universitaire, à savoir transmettre, durant une période continue de 5 à 8 ans, un socle initial de connaissances disciplinaires diplômantes déclinables en métiers relativement stables. Imaginer une formation disciplinaire rigoureuse avec une capacité à dialoguer au-delà des disciplines dans une perspective systémique, en alternance tout au long de la vie, cohérente avec la réduction de la durée de vie des métiers et des connaissances, et valorisant le potentiel de la formation à distance, de la simulation et de l’IA. Mais garder la pleine conscience de la nécessité de la rencontre, de la coprésence et de la socialisation.
  • Faire de l’université une institution encore plus structurante pour le citoyen. Développer et valoriser l’exemplarité de sa gouvernance, de ses méthodes et ses exigences, incarnant une forme d’organisation du monde fondée sur la raison, la coopération, l’inclusivité et le temps long. Faire de ses campus des laboratoires, des acteurs et des exemples de durabilité, de sociabilité et de vie démocratique. En faire des lieux de travail encore plus inclusifs, des espaces-temps.

  1. Métaphore empruntée à l’album de bande dessinée « Le Monde sans fin » de Christophe Blain et Jean-Marc Jancovici paru en
    octobre 2021 chez Dargaud. ↩︎
  2. https://fr.wikipedia.org/w/index.php?title=Grande_accélération&oldid=221669941 ↩︎