Anne-Sophie Nyssen

Je viens de vivre avec l’équipe rectorale sortante trois années extra-ordinaires, au sens premier du terme. D’abord, l’honneur d’être la première femme dans l’histoire de l’Université de Liège à devenir membre d’une équipe rectorale. Ensuite, comme vice-rectrice à l’enseignement et au bien-être, j’ai été confrontée à la mise en œuvre de deux grandes réformes : le décret ‘paysage’, la FIE. Enfin, je n’aurais pas pu mieux choisir mes « sujets » pour être en toute première ligne face à la COVID 19 et aux déstabilisations majeures qu’elle a entrainées. 

Car pour l’Université comme pour l’ensemble de la société, la pandémie a fonctionné à la fois comme une loupe et comme un déstabilisant. Elle a mis en évidence nos faiblesses latentes, sur la mobilité, les outils numériques, les inégalités sociales entre nos étudiants, leur mal-être et celui de nos personnels, la violence encore trop présente dans nos relations, le déficit de cohérence entre nos valeurs d’éducation universelle et nos moyens réels. Elle a brutalement accéléré le changement vers le numérique, le travail et l’enseignement à distance. Elle a ravivé nos débats sur la nature de la relation enseignant-étudiant, sur l’équilibre vie-privée-vie professionnelle, sur la fragilité de la santé, sur la place respective de la culture et de la professionnalisation dans la formation universitaire, sur les liens de la recherche avec ses applications – y compris monétisées, sur l’éthique dans la science, sur la liberté d’expression académique. 

J’ai vu le chemin qu’il nous fallait parcourir. J’ai pris conscience de nos enjeux, de nos défis, et de nos retards. Et j’ai eu envie, une très forte envie, de participer à cette marche vers l’avenir, pour cette Université qui a tellement structuré ma vie personnelle. Et j’ai eu la conviction d’y être légitime, suffisamment vertébrée par mon expérience, encore assez svelte pour en porter la dynamique. Pour cela, j’aurais certes pu m’inscrire dans la stricte continuité, dans un scénario de reconduction de l’équipe actuelle, en tant que vice-rectrice à nouveau. On me l’aura beaucoup suggéré… Mais j’ai réfléchi, beaucoup réfléchi, et j’ai décidé d’aller plus loin. Je présente ma candidature au Rectorat. Pour trois raisons : je pense que l’Uliège doit changer de mode de gouvernance, que la nouvelle gouvernance doit être portée par une vraie équipe, et que celle-ci devrait être animée par une femme.

Il me semble impératif que l’université établisse clairement sa stratégie, à l’horizon d’une décennie, à partir d’une vision tout aussi claire de son rôle et de sa place dans la société, en tant qu’université publique. Elle devra expliciter ses valeurs, sa mission sociale, ses principaux défis et ses objectifs dans un plan stratégique intégré et cohérent. Nous avons bien sûr, au niveau facultaire ou central, des composantes ou des éléments de ce plan : sur l’enseignement, le numérique, les infrastructures, le développement durable. Il devra être complété notamment pour la recherche, le financement, l’international et les partenariats, les politiques d’égalité. Mais à nouveau, tout cela devra être rassemblé en une vision cohérente et partagée. Et cette vision devra être mise en actes

Et pour générer l’intelligence et l’énergie collective nécessaires à cette ambition, il me semble également nécessaire de changer de mode de gouvernance. Au-delà des traditionnelles ‘consultations’, il s’agit de susciter de véritables et profondes synergies, de faire émerger un sentiment d’appartenance à l’Uliège, de faire exister la voix unifiée et forte de l’Uliège. Nous y parviendrons uniquement en réfléchissant et en débattant, en interne et avec notre ‘écosystème’, pour construire collectivement cette vision.

À mon niveau, dans mon action de vice-rectrice, tant à l’enseignement qu’au bien-être, j’ai voulu mettre en place de telles coopérations, et je pense y être parvenue. J’ai instauré et animé des collectifs, vite devenus enthousiastes, et créatifs. Parmi eux, le CUEF et la Care numérique à l’enseignement. Ils ont créé :  la formation transversale au Développement durable, le parrainage au niveau de l’institution, le plan stratégique numérique à l’enseignement. Ces accomplissements m’ont fait prendre confiance en moi, et en notre Université.  Et j’ai surtout compris que pour animer et conduire avec succès un tel processus à l’échelle de l’Université, il était nécessaire, non pas de suivre les pas d’un Grand Timonier, mais de disposer d’une vraie équipe, cohérente et forte. Je m’étais donc donné comme condition sine-qua-non pour mon éventuel engagement d’être capable de réunir une telle équipe, qui partage une vision et des valeurs, qui rassemble l’expérience et le dynamisme indispensables, et qui puisse travailler en confiance. Cette équipe, je l’ai trouvée, et elle est formidable. Elle est composée en majorité de nouveaux venus mais aussi de 3 membres de l’équipe actuelle qui permettront de poursuivre des chantiers en cours qui me tiennent à cœur.

Et ceci m’amène à la troisième raison : je pense que ce mouvement devrait être porté par une femme, à la tête du Rectorat. Pas seulement parce qu’après 205 ans, il est plus que temps, mais parce que je crois profondément – et l’expérience de ce mandat m’a conforté dans cette certitude – qu’il y a une forme de gouvernance féminine. Un leadership fort mais orienté vers l’animation d’une coopération respectueuse et bienveillante, vers la solidarité plus que la compétition, vers la confiance plus que la défiance, vers l’excellence par le soutien plus que par l’ascendant. Et je pense profondément que cette forme de ‘direction d’orchestre’ est beaucoup plus cohérente avec les besoins actuels de notre université – et de notre société, à l’heure de défis majeurs où nous sommes entrés. 

En mars 2018, à Paris, une femme chef d’orchestre, Marzena Diakun, dirigeait l’Orchestre philharmonique de Radio France dans la Symphonie du Nouveau Monde d’Antonín Dvořák.

Et nous ?

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